Qu’est-ce que OpLibris ?
OpLibris se présente comme « [u]ne réponse unique et collective à un besoin commun et à des problématiques complexes » qui s’adresse aux maisons d’édition, « [u]ne solution pensée par des éditeurs pour des éditeurs », un commun et, depuis que nous en entendons parler, un logiciel libre.
OpLibris est-il un logiciel libre ?
Pourtant, sur le site officiel, nous trouvons une coopérative soutenue par des actaires connuz du monde du livre tels la Fédéi, la Sofia, le CNL et Dilicom. Mais de licence aucune mention, ni de code source : même si OpLibris semble être un module ou une série de modules métiers autour du logiciel libre Dolibarr, OpLibris lui-même semble propriétaire – ce qui ne correspond pas vraiment à ce qui était prévu.
Plus inquiétant encore, la SCIC porteuse du projet, ainsi que les personnes identifiées comme faisant partie de l’équipe (dont @adepetigny ici présent) s’entourent d’un épais silence lorsque l’øn demande, naturellement : quelle est la licence du logiciel ? et Où se trouve le code source ?
En se référant aux conditions générales d’utilisation (CGU), nous trouvons dans l’article 4 la mention suivante : « Il est expressément rappelé que l’Application OPLIBRIS est distribuée sous licence LGPLV2.1 » (mon emphase)
Article 4 - Droit de propriété intellectuelle - License d'utilisation
ARTICLE 4 - DROIT DE PROPRIETE INTELLECTUELLE – LICENCE D’UTILISATION
Après le complet paiement du Prix, et sauf clauses plus restrictives figurant sur la licence d’utilisation de Logiciels Tiers, le CLIENT / la CLIENTE bénéficie, après paiement du Prix, sur les Applications et les Logiciels Tiers d’une licence personnelle d’utilisation non cessible, que ce soit à titre gratuit ou onéreux, et non exclusive, uniquement pour la durée déterminée dans la Proposition commerciale, à l’exclusion de tout droit de propriété.
En cas de non-renouvellement de l’abonnement, le CLIENT / la CLIENTE conserve l’usage de l’Application à la date de la dernière mise à jour effectuée durant son abonnement.
Il est expressément rappelé que l’Application OPLIBRIS est distribuée sous licence LGPLV2.1 reproduite en annexe 4 du présent contrat, dont le CLIENT / la CLIENTE reconnaît avoir pris connaissance et certifie en accepter les termes.
OPLIBRIS garantit le CLIENT / la CLIENTE contre tout trouble affectant la jouissance paisible des droits d’utilisation ainsi concédés.
Le CLIENT / La CLIENTE s’interdit tout acte qui pourrait porter atteinte aux droits des auteurs / autrices, de leurs ayants droit ou d’OPLIBRIS.
OPLIBRIS garantit le CLIENT / la CLIENTE contre tout trouble affectant la jouissance paisible des droits d’utilisation ainsi concédés.
Dans le cadre de l’utilisation de Logiciels Tiers par le CLIENT / la CLIENTE, dont les fonctionnalités spécifiques sont détaillées dans la Proposition commerciale et afin de répondre aux spécifications de l’éditeur/éditrice tiers, le CLIENT / la CLIENTE s’engage à respecter les conditions générales et la documentation de l’éditeur tiers. Ces documents constituent une partie intégrante de la proposition commerciale, ce que reconnaît expressément le CLIENT / la CLIENTE.
Ainsi, la « proposition commerciale » impose, tout en se réclamant du logiciel libre par l’usage de la licence LGPL-v2.1, des conditions restreignant effectivement ce qui peut être fait avec le logiciel, notamment l’utiliser librement (l’auto-héberger) ou le modifier. Honnêtement, je ne trouve pas cette démarche compatible avec la logique du logiciel libre, ce qui expliquerait le silence qui nous est systématiquement opposé et que cette discussion publique est amenée à briser. Pour une initiative qui se réclame des communs, cela me semble quelque peu douloureux.
OpLibris peut-il devenir un logiciel libre ?
Aussi, je démarre ce sujet afin que nous puissions éclaircir ensemble ce mystère et comprendre notamment comment nous pouvons intégrer OpLibris dans notre univers, ou si, malheureusement, ce n’était qu’un effet d’annonce. Car sur le papier, le logiciel semble vraiment utile et complet. Pourtant, sans la possibilité d’y contribuer ou de l’auto-héberger, cela ressemble plutôt à un produit à éviter pour nous autres qui avons le souci de la liberté, de l’autonomie, et de la contribution aux communs ; auquel cas nous ferions mieux de nous attacher à trouver d’autres solutions.
J’aimerais donc éclaircir ici notamment :
- Où trouver le code source ?
- Comment l’auto-héberger (ce qui est nécessaire pour pouvoir y contribuer) ?
- Comment contribuer à OpLibris ?
- Pourquoi la SCIC OpLibris choisit-elle d’annoncer du logiciel libre tout en imposant une solution propriétaire ?
- En quoi cette démarche nuit-elle et à la coopération au sein du livre indépendant et à la démarche d’auto-défense des indépendanz face à la centralisation de l’industrie du livre ?
Analyse de la proposition
1. OpLibris n’est pas un logiciel libre
Malgré son appui sur Dolibarr, qui est bien un logiciel libre (sous GPL-3+), et son usage de la licence LGPL-2.1, également compatible GPL, OpLibris ne permet pas à ses usagærs de l’utiliser comme als l’entendent (liberté 0), ne permet pas à ses usagærs d’étudier consulter le code source (liberté 1), ne permet pas à ses usagærs de distribuer le code (liberté 2) et enfin ne permet pas de distribuer le code modifié (liberté 3). OpLibris ne respecte aucune des quatre libertés fondamentales du logiciel libre ne peut donc en aucun cas être considéré comme tel.
2. OpLibris répond à une logique extractiviste
Censé aider les éditeurs indépendants, OpLibris leur impose des usages en centralisant les données sur ses propres serveurs, opérés à son insu selon des critères qui répondent aux choix et exigences du propriétaire du logiciel. Chaque éditaire dispose d’une « instance » individualisée qui reste sous le contrôle exclusif du propriétaire du logiciel et soumis à des paiements réguliers. L’imposition des tarifs et des manières de faire, en proposant une solution clé-en-main, peut plaire à certans éditaires, mais elle ignore tout de solutions déjà en place ou de pratiques spécifiques, tout en rendant dépendant l’éditaire d’un mode de fonctionnement unique, centralisé et en « partenariat » avec des entités privées, incontournables du livre (comme Dilicom). Ainsi cette approche ressemble bien à une prise en main du marché qui vise à imposer une seule vision. L’aspect proprement extractiviste s’expose dans l’Article 5 des CGU : si la première phrase précise bien que les données de l’éditaire restent sa propriété, la seconde indique sans vergogne que l’opérateur s’arroge le droit de faire des statistiques « anonymisées » à partir de données personnelles ; par exemple, l’opérateur pourra connaître les dynamiques du marché (mais sans les transmettre à su « CLIENT / CLIENTE ».
Article 5 - Propriété des données
ARTICLE 5 - PROPRIETE DES DONNEES
Les Données sont la propriété du CLIENT / de la CLIENTE.
Dans le cadre des Services, le CLIENT / la CLIENTE est informé.e et accepte qu’OPLIBRIS procède à des analyses et à l’élaboration de statistiques agrégées à titre gratuit, notamment à des fins d’amélioration des services ou des applications et de compilation de données socio-économiques, sur la base de données personnelles une fois anonymisées de façon irréversible, et également sur la base d’informations non personnelles relatives à l’utilisation des Applications par le CLIENT / la CLIENTE et ses UTILISATEURS/UTILISATRICES et à l’exécution des Services.
3. OpLibris ignore l’écosystème et fait du libre-washing
En ne répondant pas aux questions qui fâchent, en élaborant dans son coin un logiciel « tout en un », centralisé, payant et non libre, OpLibris se place comme une alternative… à quoi exactement ? Se former en coopérative pour remplacer un monopole est une idée intéressante et louable. Cependant, le faire dans son coin, sans consulter les initiatives libres existantes relève au mieux de l’ignorance, au pire de l’arrogance. En plus de cela, s’annoncer comme une solution de logiciel libre en ne respectant aucunement la philosophie ni les démarches du libre me semble, à titre personnel de militanx des communs et du logiciel libre, insultant pour nos efforts de coopération ouverte, plurielle et décentralisée.
Conclusion / Point de départ
La démarche d’OpLibris est exactement contraire à celle de LIRE.IM qui cherche à identifier les actaires, rassembler les forces, établir des liens et amplifier des réseaux existants pour donner à chacan la possibilité de s’émanciper de manière individualisée selon ses besoins, plurielle selon ses objectifs et ses moyens, et collectivement dans un souci de pérennité.
J’ai abordé la question d’OpLibris avec curiosité, dans une démarche bienveillante et en prenant le temps de le faire (plusieurs mois). Mais ce que j’ai découvert, ou rencontré, me laisse un goût amer de déjà vu, de reproduction du même, une déception dans l’absence de profondeur des analyses sociales, historiques, de ce qu’al est possible de faire ensemble…
J’espère deux choses :
- Que cette première impression encourage OpLibris à revoir son approche ;
- Que cette discussion s’ouvre pour établir des règles communes pour la suite…